
Je vous propose cette semaine de donner vie à ce tableau de l’artiste Gertrude Abercrombie, qui met en scène un moment qui précède la lecture. Une lettre sur une table. Pas encore décachetée. Déposée là par qui a vidé la boîte aux lettres. Par la personne à qui elle est destinée ou quelqu’un d’autre.
La lettre
Dans la lumière bleue du petit matin, la table semblait flotter dans un silence encore tiède de secrets. Le vase de porcelaine, lourd et immobile, offrait ses œillets pâles comme des paroles retenues trop longtemps. L’une des fleurs avait glissé sur la nappe, tête renversée, comme si elle avait voulu se rapprocher de la lettre posée là — cette lettre encore intacte, pas même effleurée par un ongle curieux.
L’écriture sur l’enveloppe était nette, hésitante pourtant, comme si la main qui l’avait tracée avait pesé chaque mot avant de se risquer à l’encre. Elle venait de loin peut-être, ou de quelqu’un qui n’osait plus s’approcher, préférant confier ce qu’il avait à dire au trajet incertain du courrier.
Au-dessus, le tableau accroché au mur semblait observer la scène. Sous la lune ronde, une tour solitaire se dressait au milieu d’un paysage nocturne. Un chien ou peut-être une ombre veillait au pied du rocher. Tout dans cette petite peinture parlait d’attente, de distance, de messages envoyés à travers le temps.
La lettre, elle, n’avait pas encore livré son contenu. Dormait-elle là depuis des heures ? Ou venait-elle tout juste d’être déposée, encore fraîche de voyage ?
Ouvrir l’enveloppe, c’était laisser entrer une voix. Garder le sceau intact, c’était prolonger ce moment fragile où tout restait possible : la bonne nouvelle, l’aveu, le regret, la promesse.
Pourtant, la fleur tombée semblait tendre sa tige vers le papier blanc. Comme une invitation silencieuse :
Il est temps de savoir.
