En vos mots 984 – Mars

Lali

Mars. Enfin.

Elle reste debout, comme si s’asseoir risquait de rompre l’équilibre fragile qui la tient encore droite. La lettre tremble légèrement entre ses doigts — à peine, presque imperceptiblement — mais assez pour trahir l’orage silencieux qui l’habite. La lumière de la fin d’hiver glisse par la fenêtre et vient se poser sur le papier, comme pour en souligner chaque mot, comme si le soleil lui-même voulait confirmer que tout cela est vrai.

Mars. Enfin.

Depuis des semaines — des mois peut-être — elle attendait. Les jours s’étaient succédé avec la lenteur grise des saisons froides, pareils les uns aux autres. Le silence était devenu une présence, un compagnon lourd et discret. Et puis ce matin, le bruit bref de la boîte aux lettres, presque anodin. Un battement de cœur suspendu.

Elle relit une phrase. Puis une autre. Elle ne sourit pas encore. L’espoir est une chose délicate : on le touche avec prudence, comme une porcelaine fine qu’un geste trop brusque pourrait briser. Ses épaules restent droites, mais sous le châle clair, on devine la tension, la retenue.

Dehors, les branches près de la fenêtre portent déjà les premiers bourgeons. Rien d’éclatant encore, rien d’affirmé. Juste la promesse.

Mars, enfin.
Ce n’est peut-être qu’une date écrite en haut d’une page.
Mais pour elle, c’est un passage.
Une porte entrouverte.
Un retour possible.

Elle ferme un instant les yeux.
Cette fois, le printemps pourrait tenir parole.

En vos mots 970 – La lettre

Lali

Je vous propose cette semaine de donner vie à ce tableau de l’artiste Gertrude Abercrombie, qui met en scène un moment qui précède la lecture. Une lettre sur une table. Pas encore décachetée. Déposée là par qui a vidé la boîte aux lettres. Par la personne à qui elle est destinée ou quelqu’un d’autre.

La lettre

Dans la lumière bleue du petit matin, la table semblait flotter dans un silence encore tiède de secrets. Le vase de porcelaine, lourd et immobile, offrait ses œillets pâles comme des paroles retenues trop longtemps. L’une des fleurs avait glissé sur la nappe, tête renversée, comme si elle avait voulu se rapprocher de la lettre posée là — cette lettre encore intacte, pas même effleurée par un ongle curieux.

L’écriture sur l’enveloppe était nette, hésitante pourtant, comme si la main qui l’avait tracée avait pesé chaque mot avant de se risquer à l’encre. Elle venait de loin peut-être, ou de quelqu’un qui n’osait plus s’approcher, préférant confier ce qu’il avait à dire au trajet incertain du courrier.

Au-dessus, le tableau accroché au mur semblait observer la scène. Sous la lune ronde, une tour solitaire se dressait au milieu d’un paysage nocturne. Un chien ou peut-être une ombre veillait au pied du rocher. Tout dans cette petite peinture parlait d’attente, de distance, de messages envoyés à travers le temps.

La lettre, elle, n’avait pas encore livré son contenu. Dormait-elle là depuis des heures ? Ou venait-elle tout juste d’être déposée, encore fraîche de voyage ?

Ouvrir l’enveloppe, c’était laisser entrer une voix. Garder le sceau intact, c’était prolonger ce moment fragile où tout restait possible : la bonne nouvelle, l’aveu, le regret, la promesse.

Pourtant, la fleur tombée semblait tendre sa tige vers le papier blanc. Comme une invitation silencieuse :

Il est temps de savoir.

En vos mots 969

Lali

Dickon Drury

Dans l’alcôve mauve où le temps se retire, chaque dos de livre murmure un secret oublié.
Le tapis arc-en-ciel, jeté comme un pont sous la table de verre, défie la gravité des pensées et éclaire l’austérité.
Sur l’étagère haute, une armée de théières d’argent veille, silencieuses sentinelles des heures de lecture passées.
L’escalier plonge dans l’ombre, un puits vers l’histoire et les pages non encore tournées.
Entre le crâne et le trophée, un fragile équilibre entre la vanité du savoir et la mémoire de l’homme.
Les lunettes et le crayon, abandonnés sur le cercle transparent, attendent le retour du rêveur interrompu.