Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 13- novembre

Soène

La curieuse petite culotte

Il était une fois une petite culotte culottée, une certaine culotte même, qui ne voulait plus passer inaperçue. Elle en avait assez de vivre dans l’ombre des pantalons et de ne connaître du monde que quelques paires de fesses.
Sans faire de circonvolution, elle décida un beau matin de prendre son courage à deux mains… enfin, si elle en avait eu !

Plantons le décor : une chambre, une armoire entrouverte, un tiroir en désordre et, au milieu de tout cela, notre héroïne, bien décidée à changer de destin.

« Assez ! cria-t-elle. Je ne suis pas née pour rester au fond d’un tiroir ! Je veux voir du pays, goûter aux délices de la vie et connaître enfin le grand frisson ! »
Sa voisine, une vieille culotte de coton, lui répondit :      
« Ma pauvre, tu rêves ! À vouloir courir le monde, tu risques surtout de perdre le fond et sans le fond tu te retrouveras sans fondement et sans forme ! et sans fondement tu auras un trou dans tes formes ! »

Notre petite culotte avait du courage, fit fit des balivernes de la jalouse. Elle s’élança hors du tiroir, dévala la commode et atterrit sur le tapis.
Hélas, c’était sans compter Figaro, le chat, qui n’avait rien d’un minou gentleman, s’empara aussitôt de l’intruse. Voilà qui était franchement déloyal !

Elle tenta de résister, mais devant les crocs du félin, elle préféra décamper… enfin, autant qu’une culotte cul-de-jatte peut décamper !
Elle finit sa course sous le lit, où elle découvrit un monde insoupçonné : poussière, chaussettes célibataires, papiers de bonbons et quelques secrets oubliés.

 » Pfutt éternue-t-elle ! Et pouah quelle odeur ! Pas de savonnette à la rose violette ici !
Découragée ? Que nenni !  Elle avait plus d’un tour dans son élastique à fleurs. La vie est  un éternel calembour ! On croit tenir le bon bout, et l’on se retrouve parfois mal culotté !

Désormais elle ne rêve plus. Le véritable bonheur, la liberté, même quand on n’a ni un fil à soi ni un fil de soie. Elle accueille le destin avec philosophie et après tout, une petite culotte qui a du fond, c’est presque divin !

Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 11- octobre

Soène

Une histoire de cochon pendu

Histoire de cochon pendu

Vous avez vu mon animal ?
— Quel animal ?
— Mon cochon.
— Votre cochon ? Non.
— Pourtant, il était là ce matin. Très amical, d’ailleurs. Il m’a même léché la main.
— Et alors ?
— Alors maintenant, il est pendu.
— Pendu ?
— Oui.
— Mais enfin, pourquoi avez-vous pendu votre cochon ?
— Je ne l’ai pas pendu ! C’est lui qui s’est pendu !
Je le regarde. Il me regarde.
— Un cochon ne se pend pas tout seul.
— Le mien si. Il est acrobate.
À cet instant, nous entendons un grognement au-dessus de nos têtes.
Le cochon est suspendu à une poutre, les quatre pattes dans le vide, parfaitement à l’aise.
— Vous voyez ? dit mon voisin. Il fait ça avec une aisance remarquable.
— Mais enfin, détachez-le !
— J’allais le faire, mais il refuse.
— Il refuse ?
— Il ne veut pas barguigner. Il paraît qu’il attend son public.
Et effectivement, trois voisins arrivent.
Puis cinq.
Puis dix.
Un monsieur anonyme, qui passait par là, s’arrête et demande :
— C’est combien l’entrée ?
— C’est gratuit.
— Alors je reste.
Le cochon, ravi de son succès, se met à faire quelques mouvements d’acrobate.
— Quelle bêtise ! s’écrie une dame.
— Pas du tout, répond mon voisin. C’est un artiste.
— Un artiste ?
— Oui. Il sait même boire dans une tasse quand il est à l’envers.
On lui apporte une tasse.
Le cochon boit.
La foule applaudit.
Mon voisin, très fier, lui donne un berlingot.
Le cochon le mâchonne.
Puis il lâche la poutre.
Tout le monde hurle.
Il tombe dans une bassine de boudin.
Silence.
Le cochon ressort, couvert de boudin, et regarde le public.
Un enfant applaudit.
Alors le cochon salue.
À partir de ce jour, il ne fut plus question de l’appeler « le cochon pendu ».

Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 10- septembre

Soène

L’inventaire
Ce matin-là, François avait décidé de faire l’inventaire.
Pas l’inventaire d’un magasin, ni celui d’une cave poussiéreuse. Non. François avait une idée beaucoup plus ambitieuse : il voulait savoir ce que ses amis apportaient de plus précieux dans une vie.
Il avait donc installé une grande table et posé devant chaque chaise une petite étiquette.
La première indiquait solitaire.
— Ça, c’est pour Ecrisdelle, annonça-t-il.
Elle protesta aussitôt :
— Moi ? Solitaire ? Je préfère dire indépendante !
Personne n’eut le temps de répondre que Lilou entra, vêtue d’un pantalon corsaire
— À l’abordage ! cria-t-elle.
Catherine arriva derrière elle, vêtue d’un étonnant tee-shirt vert d’une nuance bizaroïde.
— Ne cherchez pas, dit-elle. C’est le vert Catherine.
— Le vert Catherine ? demanda Marie-Sylvie.
— Évidemment ! Après le vert Véronèse, il fallait bien inventer quelque chose !
Marie-Sylvie, justement, avait apporté un livre sous le bras.
— Puisque nous sommes réunis, j’ai pensé que nous pourrions faire quelque chose de littéraire.
— Pas question ! s’écria Jill. J’ai préparé un concert !
Et Jill se mit à jouer comme Rémi l’homme- orchestre et la mandoline en bandoulière.
Maria applaudit : après tout, c’était son anniversaire.
Lydia, elle, attendait patiemment son heure. Elle avait apporté un dessert mystère.
— Après le concert, dit-elle.
Tout le monde accepta.
Tout le monde, sauf Sgr A.
Sgr A regardait alternativement Jill et Lydia.
— Je ne comprends pas, dit-il. Vous chantez ou vous mangez ?
— Les deux, répondit Lydia.
— Ah. C’est donc binaire.
Personne ne sut très bien ce qu’il voulait dire, mais tout le monde trouva cela très subtil.
Béa, qui jusque-là n’avait rien dit, prit alors la parole :
— De toute façon, votre organisation est complètement arbitraire.
— Arbitraire ? s’indigna François. J’ai pourtant tout prévu !
— Justement, répondit Béa. C’est bien le problème.
Un silence suivit.
Puis Lydia posa son dessert sur la table.
Tout le monde se précipita.
François regarda son inventaire.
Solitaire : Ecrisdelle.
Corsaire : Lilou.
Vert : Catherine.
Littéraire : Marie-Sylvie.
Concert : Jill.
Anniversaire : Maria.
Dessert : Lydia.
Binaire : Sgr A.
Arbitraire : Béa.
Il contempla sa liste avec satisfaction.
Il ne manquait plus qu’une chose.
Il prit son stylo et ajouta :
Inventaire : François.
Puis il goûta le dessert.
Et déclara que, finalement, l’inventaire pouvait attendre demain.

Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 9- juin

Soène

Le Gourou, le Hibou et le Petit Voyou

Dans la forêt de grands bambous,
L’ambiance était au courroux.
Un hibou, adepte du vaudou,
Criait : « Qui a volé mes roudoudous ? »

Il était fort jaloux, le hibou,
De voir son voisin, le grand pingouin gourou,
Qui portait fièrement un bijou
À faire pâlir le plus noble hibou.

C’est alors qu’un petit voyou,
Un raton laveur, malin comme un pou,
Surgit du fourré, avec son air de chou,
Un roudoudou en main : « Je n’ai fait aucun trou ! »

L’hibou, perplexe, fronça les sourcils,
Le pingouin gourou réajusta ses lunettes de soleil,
Pendant que le petit voyou, avec son sourire de chou,
Dégustait son butin, loin des bambous.

Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 8- mai

Soène

Chronique d’un dimanche de « génie »

Une petite tranche de vie rocambolesque où la poésie du XVIIIe siècle se cogne joyeusement au monde moderne.

Tout commença par un marivaudage numérique sur une application de rencontre. J’essayais de séduire une certaine « Éléonore » avec l’esprit d’un courtisan, mais mon téléphone, d’un âge canonique, décida de rendre l’âme au moment crucial.

Face à l’écran noir, j’ai tenté un bidouillage de l’extrême : un trombone, un peu de gomme à mâcher et une prière. Mauvaise idée. Non seulement le téléphone n’a pas redémarré, mais il a commencé à fumer en émettant un petit sifflement sarcastique. Apparemment, la technologie n’est pas mon apanage.

J’ai donc dû me résoudre à utiliser l’ordinateur de mon grand-père, un véritable héritage de l’époque de la guerre froide, pour lui envoyer un message d’excuse. En attendant que la page se charge (à la vitesse d’un escargot asthmatique), j’ai observé le paysage par la fenêtre : un voisin tentait de garer sa caravane dans un espace plus petit qu’une boîte à chaussures. Spectacle fascinant.

Soudain, un personnage haut en couleur a surgi dans ma chambre : mon petit frère, déguisé en Yoda pour une raison qui m’échappe encore. D’un air solennel, il me lâcha ce vieil adage totalement déplacé :

« À l’œuvre, on connaît l’artisan, mais au court-circuit, on reconnaît le crétin. »

Puis, redevenant sage le temps d’une seconde, il me tendit son propre smartphone dernier cri. Résultat : j’ai pu conclure mon rendez-vous, mais Éléonore pense maintenant que je parle couramment le langage « Wesh » à cause de l’auto correcteur de mon frère.

La technologie, c’est vraiment un naufrage, peu importe l’époque.

Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 7- avril

Soène

La Tragédie du Gringalet
Sur le trottoir d’en face, un triste gringalet,
Fringuant comme un dimanche mais sec comme un valet,
Guettait avec ferveur une jeune coquette
Qui lissait ses cheveux, perchée sur sa cagette.

Elle avait l’œil malin et une longue couette,
Dessinant dans le soir une fine silhouette.
Lui, pauvre freluquet au costume étriqué,
Espérait un regard, un sourire piqué.

Mais soudain surgit l’ombre d’une camionnette,
Conduite par un type au profil de marionnette.
Il en sortit un mouflet, garnement de haut vol,
Qui glissa une savonnette au beau milieu du sol.

« Attention ! » cria l’un, mais le piège était prêt,
C’était l’entourloupette au succès garanti.

Notre amoureux glissa, fit un saut de forêt,
Et finit dans les choux, l’orgueil tout dévêtu.
La belle rit si fort qu’elle en perdit sa couette,
Laissant le freluquet… seul avec sa brouette.

Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 6 – Mars

Soène

Virée d’Outre-Tombe

C’était un mardi, un jour de hasard total où tout a déraillé. Je marchais tranquillement quand j’ai vu débouler Marcel, mon voisin, au guidon de sa mobylette en ruine. Le type se prend pour un motard de l’apocalypse alors que son engin fait le bruit d’un mixeur en fin de vie.

Derrière lui, attaché avec de la ficelle de rôti, suivait un corbillard qu’il avait racheté aux enchères pour « faire des économies de déménagement ». À l’intérieur, pas de cercueil, mais son clébard, un bouledogue asthmatique nommé « Pompon », qui affichait une mine blafarde à force de respirer les gaz d’échappement.

Soudain, Marcel pile sec devant une boulangerie. — « Alors, on est en tard pour le goûter ? » lui ai-je lancé avec l’esprit d’un type qui n’a rien d’autre à faire. — « Tais-toi ! » a-t-il hurlé. « On m’a dit qu’ils vendaient une tarte à la crème capable de guérir la calvitie ! »

J’ai soupiré. Encore un bobard dégoté sur un forum obscur. Mais Marcel n’en a cure : il s’en tamponne le coquillard de la logique. Il est entré dans la boutique avec autant d’égard pour la file d’attente qu’un taureau dans un magasin de porcelaine, bousculant trois mémés et un livreur de journaux.

Cinq minutes plus tard, il ressortait, triomphant, une pâtisserie à la main, prêt à conquérir le monde… ou au moins à repeindre l’intérieur de son véhicule funéraire.

Les plumes d’Asphodèle chez Soène 2

Pardon pour le retard j’ai eu une journée très chargée et j’ai oublié de programmer.

Vous trouverez Soène

Le poème des attitudes

Dans un club plein d’initiative,
On voulait être plus coopératif,
Mais Paul devint vite agressif,
Et Léa resta là, dubitative.

Jean, d’un regard admiratif,
Fixait Mireille, lascive, pensif.
Elle soupira d’un ton passif :
— Quelle étrange tentative !

Le chef, d’un air définitif,
Déclara : « Stop à ce collectif !
Trop d’émotions, trop de pif,
C’est fatigant, c’est explosif ! »

Et depuis, dans ce coin coopératif,
On médite en silence… passif-agressif.

Avec le sourire