Jeux de mots chez Nanou – proposition 109


L’hiver était tombé d’un seul bloc sur la ville.
Le ciel bas semblait une ancre jetée au-dessus des toits.
Dans l’air gelé, quelques flocons venaient voleter sans conviction.
Je marchais sans but, les mains dans les poches.
La haine me consume, pensais-je, en regardant mes pas s’effacer dans la neige.
Il faudrait changer ses habitudes, pourtant.
Sortir plus tôt, parler plus doucement, dormir davantage.
Mais une mauvaise volonté me tenait lieu de manteau.
Je m’arrêtai devant la vitrine d’une boulangerie.
Derrière la buée, des galettes dorées reposaient en petits tas de fruits confits.
Les couleurs vives tranchaient avec la pâleur du matin.
Je dus plisser les yeux pour distinguer mon reflet.
Mon visage me parut étranger, presque sans âge.
Un frissonner léger parcourut mes épaules fatiguées.
Je me dis que l’hiver n’était pas seulement dehors.
Il avait pris racine en moi, comme une ancre trop lourde.
Autour de moi, les passants semblaient avoir de la branche,
droits et élégants sous leurs manteaux sombres.
Moi, je traînais ma lassitude comme une vieille clé rouillée.
Une clé sans serrure, inutile et froide.
Les vitrines alignaient leurs promesses sucrées.
La buée dessinait des nuages fragiles.
Je regardais les enfants rire et voleter autour des bancs gelés.
Leur joie faisait frissonner l’air.
Je songeai encore qu’il fallait changer ses habitudes.
Briser la glace intérieure.
Laisser tomber cette mauvaise volonté qui me ronge.
Acheter un pain chaud, peut-être, et sourire sans raison.
Cacher mes cernes derrière des verres fumés.
Et attendre que le printemps trouve enfin la clé.

6 commentaires sur « Jeux de mots chez Nanou – proposition 109 »

  1. C’est avec plaisir que je lis ton texte. Les mots révèlent parfois un bien triste réalité. Mais je crois que l’hiver nous met tous un peu dans cet état. Le printemps arrive et alors on sourit. Merci à toi pour cette première participation. Amitiés.

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  2. Ma chère Lilou

    Quel récit magnifique et touchant !
    Tu as une façon très poétique de transformer les mots du défi en images de l’âme.
    Cette ‘ancre trop lourde’ qui prend racine en soi et cette ‘clé sans serrure’ décrivent tellement bien les moments de grande fatigue intérieure.
    Ton récit est d’une grande sensibilité, on a envie, comme toi, d’attendre que le Printemps trouve enfin la clé.

    J’aime beaucoup le passage où tu décides de ‘briser la glace intérieure’ pour aller vers quelque chose de plus doux, comme l’achat d’un pain chaud.
    C’est une belle leçon de courage face à cette ‘mauvaise volonté’ qui ronge.

    Merci de nous rappeler que même derrière des verres fumés, on peut choisir de sourire sans raison.
    Bien amicalement, Marie Sylvie

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  3. Un texte lourd de mal être où la froideur de l’hiver règne partout, dans la narratrice comme dehors. Il ne reste qu’à souhaiter qu’il ne t’ait été inspiré que par les mots de Nanou. Je sais par expérience qu’on met toujours un peu de soi dans ce qu’on écrit même si ce n’est qu’inconsciemment. Bonne journée

    Bises amicales d’An’Maï

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