Le papier était jauni, dévoré aux angles par une humidité ancienne, et l’odeur de tabac froid qui s’en dégageait semblait dater d’un autre siècle. On devinait, à la déchirure nette sur le côté gauche, que la page 142 avait été arrachée avec une violence calculée.
… l’obscurité de l’impasse n’aidait en rien. L’inspecteur Vasseur rajusta son col, sentant la pluie poisseuse s’infiltrer sous son pardessus. Au sol, le corps n’était plus qu’une forme incertaine sous la lueur vacillante du réverbère. C’était le troisième en un mois, toujours le même rituel, toujours cette précision chirurgicale qui ne laissait aucune place au hasard.
« Regardez-moi ça, Vasseur, » grogna le légiste en se relevant, ses genoux craquant dans le silence de la ruelle. « Ils se ressemblaient tous au départ, non ? Des gamins de l’Assistance, des numéros sans visage dans des dossiers poussiéreux. »
Vasseur ne répondit pas tout de s’suite. Il fixait les mains de la victime, des mains calleuses qui avaient porté des briques, tiré des charrettes, survécu à la faim. Il repensa au suspect qu’ils traquaient, cet héritier aux doigts fins qui n’avait jamais connu que la soie et le mépris. Il y avait une amertume profonde à constater que le sang, une fois versé sur le pavé, avait exactement la même teinte de pourpre, qu’on soit né dans un château ou dans un ruisseau.
Il finit par lâcher, la voix éraillée par la fatigue :
« C’est bien là toute la tragédie, n’est-ce pas ? La nature fait les hommes semblables et la vie les rend différents. Mais à la fin, le fossoyeur ne fait pas de distinction de classe. »
Un coup de feu retentit au bout de la rue, brisant le macabre constat. Vasseur n’attendit pas le second. Il dégaina son arme, le métal froid contre sa paume, et s’élança dans le noir. Il savait que le coupable n’était plus très loin, caché quelque part derrière les façades lépreuses de ce quartier qui ne dormait jamais, attendant que le destin finisse de creuser l’écart entre ceux qui traquent et ceux qui fuient.
À cet instant précis, la pluie redoubla, effaçant les dernières traces de pas sur le sol, comme pour s’assurer que ce secret-là resterait, lui aussi, enterré sous la boue de la ville…

j’aime cette page arrachée…qui me laisse en suspens !!!
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Excellent Lilou , tu as parfaitement rendu cette atmosphère du polar qui tient en haleine le lecteur.
Un grand merci pour ta participation
Bonne journée
Bises
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Chère Lilou
Un texte puissant avec une vraie profondeur.
Tu as réussi à instaurer une atmosphère pesante et cinématographique en quelques lignes.
On sent presque l’odeur du tabac froid et l’humidité de cette impasse.
La chute avec la pluie qui efface les traces est parfaite pour clore ce moment de tension.
J’ai beaucoup aimé le contraste entre les « mains calleuses » de la victime et les « doigts fins » du suspect.
La réplique sur le fossoyeur qui ne fait pas de distinction de classe apporte une dimension philosophique très marquante à cette scène de crime.
Bravo pour ce voyage dans le noir !
Très réussi !
Bien amicalement, Marie Sylvie
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C’est excellent Lilou. Bravo.
Bises et bon lundi de Pâques. Zaza
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Nous avons choisi le « même chemin »…. ah si le crime nous va si bien, amitiés, jill
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