Mil et une – 197- Bien sûr… Cela va sans dire


Mil et une

Bien sûr… et cela va sans dire
Bien sûr, nous n’avons absolument pas perdu la tête.
Et cela va sans dire.
Tout a commencé lorsque Gérard a annoncé qu’il allait promener son poisson.
Nous avons d’abord cru à une plaisanterie. Mais Gérard ne plaisante jamais avec ses animaux. Il avait déjà promené son hamster dans une poussette, son perroquet en trottinette et sa belle-mère en fauteuil roulant. Alors, le poisson, finalement…
— Mais comment vas-tu faire ? lui avons-nous demandé.
— Comme tout le monde, a-t-il répondu.
C’est là que nous avons compris que Gérard ne fréquentait décidément pas les mêmes gens que nous.
Il est donc arrivé avec une ancienne poussette, sur laquelle il avait soigneusement installé un aquarium. À l’intérieur, Maurice, son carpeau, regardait le paysage avec l’enthousiasme caractéristique d’un poisson rouge — sauf que Maurice n’était pas rouge et qu’il faisait environ la taille d’un petit sanglier.
— Il a besoin de sortir, nous a expliqué Gérard.
— Bien sûr.
Et cela va sans dire.
Maurice avait donc besoin d’air frais.
Enfin… pas directement. Gérard avait quand même prévu un tuyau, un filtre, une pompe, une batterie et probablement le branchement de la centrale nucléaire la plus proche.
Nous nous sommes tous regroupés autour de la poussette, admiratifs.
Enfin, surtout prudents.
Car Maurice nous regardait.
Et, honnêtement, nous avions tous le sentiment que Maurice avait déjà mangé plus gros que nous.
— Il s’appelle comment ? demanda quelqu’un.
— Maurice.
— Pourquoi Maurice ?
— Parce que “Requin blanc” ne lui allait pas.
Bien sûr.
Et cela va sans dire.
Nous avons commencé la promenade.
Gérard poussait la poussette.
Maurice nageait.
Enfin… il faisait des longueurs.
À gauche.
À droite.
À gauche.
À droite.
Au bout de dix minutes, il avait parcouru environ quatre mètres, ce qui, rapporté à son aquarium, représentait probablement un marathon.
Les chiens que nous croisions devenaient hystériques.
Les enfants pleuraient.
Une vieille dame s’est signée.
Un cycliste a fait demi-tour.
Et un monsieur a demandé si nous tournions un documentaire pour Arte.
— Non, lui répondit Gérard. On sort juste le poisson.
Le monsieur est reparti sans poser d’autre question.
Ce qui était très sage.
À un moment, Maurice s’est arrêté.
Il nous a regardés.
Nous l’avons regardé.
Gérard a compris immédiatement.
— Il veut faire pipi.
Un silence.
— Dans l’aquarium ? ai-je demandé.
Gérard m’a regardée avec compassion.
— Mais enfin… bien sûr.
Et cela va sans dire.
Alors nous avons continué notre promenade.
Gérard poussait la poussette.
Maurice faisait des bulles.
Nous faisions semblant que tout était normal.
Et finalement, c’est peut-être cela, le bonheur : être entouré de gens assez fous pour promener un poisson dans une poussette, mais assez sérieux pour lui mettre un manteau de fourrure quand il fait froid.
Bien sûr.
Et cela va sans dire.

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