Consigne d’écriture AEV 2627-03 du mardi 22 septembre 2026
Moi, c’est Filou. Un bâtard noble, croisé de fox-terrier et de je-sais-quoi. Je parle, personne ne m’écoute, tant pis, je vous raconte tout.
Ce matin, j’ai vu passer un pigeon. Voilà. C’est déjà pas mal, une journée. Les humains croient que je ne pense à rien — et c’est vrai que je ne pense pas beaucoup — mais je pense fort.
Hier soir, à la télé, il y avait une corrida. Figurez-vous que ça m’a remué le museau. Un taureau énorme, noir, fumant de colère, face à un bonhomme en habits de lumière qui agite un chiffon rose. J’ai pas compris pourquoi le monsieur ne mordait pas. Moi, à sa place, j’aurais mordu. Deux fois. Le mien de combat, c’est contre le facteur : je perds à chaque fois, il a des croquettes dans la poche, c’est un adversaire déloyal.
Le maître, justement. Parlons du maître. Sa voix, c’est ma boussole. Quand il dit « Filou » sur le ton grave, je me fais tout petit derrière le canapé. Quand il le dit sur le ton aigu, en penchant la tête, c’est promenade, c’est bonheur, c’est Paradis. Toute une vie de chien tient dans les fréquences d’une seule voix. C’est Extraordinaire, non ? Enfin, pour moi. Pour vous, c’est juste un monsieur qui parle à son chien.
Parfois il me nomme en regardant la mer. Nous sommes allés une fois sur la Baie des Anges. Moi qui croyais que les anges, ça nageait pas. Il m’a posé sur le bord de l’eau, j’ai aboyé aux vagues pendant trois heures — elles répondaient jamais, mais elles revenaient toujours, têtues. J’adorerais bien y retourner. Les galets là-bas, ça fait un bruit de croquettes géantes sous les pas. C’est trompeur, mais c’est joli.
Un souvenir d’enfance ? J’en ai un. Avant les croquettes du maître, il y a eu l’odeur d’une niche immense, une maman chaude et une fratrie de huit morveux qui me marchaient dessus. Le premier jour chez le maître, j’ai hurlé toute la nuit. Il est descendu en pyjama, il s’est assis par terre à côté de moi, et il est resté. C’est là que j’ai décidé qu’il était le mien. Les chiens décident vite. C’est notre version de l’éternité.
Et puis il y a la Crème Chantilly. Vous savez, cette mousse blanche et sucrée qu’il met sur les fraises en été ? L’an dernier, il m’en a donné une lichette. J’ai vu le Paradis des anges de la Baie des Anges, justement. Depuis, je m’assois sous la table dès que j’entends le shhhhooooot de la bombe de crème. Le maître dit que je suis ridicule. Le maître a raison. C’est pour ça qu’on s’entend.
Voilà. J’ai parlé de tout, de rien, du taureau, des anges, du pyjama et de la Chantilly.
Maintenant, si vous voulez m’excuser — le pigeon est revenu.
Filou, élevé à la voix de son maître 🦴
Comme tu contes bien le bonheur d’un chien aimé
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