L’inventaire
Ce matin-là, François avait décidé de faire l’inventaire.
Pas l’inventaire d’un magasin, ni celui d’une cave poussiéreuse. Non. François avait une idée beaucoup plus ambitieuse : il voulait savoir ce que ses amis apportaient de plus précieux dans une vie.
Il avait donc installé une grande table et posé devant chaque chaise une petite étiquette.
La première indiquait solitaire.
— Ça, c’est pour Ecrisdelle, annonça-t-il.
Elle protesta aussitôt :
— Moi ? Solitaire ? Je préfère dire indépendante !
Personne n’eut le temps de répondre que Lilou entra, vêtue d’un pantalon corsaire
— À l’abordage ! cria-t-elle.
Catherine arriva derrière elle, vêtue d’un étonnant tee-shirt vert d’une nuance bizaroïde.
— Ne cherchez pas, dit-elle. C’est le vert Catherine.
— Le vert Catherine ? demanda Marie-Sylvie.
— Évidemment ! Après le vert Véronèse, il fallait bien inventer quelque chose !
Marie-Sylvie, justement, avait apporté un livre sous le bras.
— Puisque nous sommes réunis, j’ai pensé que nous pourrions faire quelque chose de littéraire.
— Pas question ! s’écria Jill. J’ai préparé un concert !
Et Jill se mit à jouer comme Rémi l’homme- orchestre et la mandoline en bandoulière.
Maria applaudit : après tout, c’était son anniversaire.
Lydia, elle, attendait patiemment son heure. Elle avait apporté un dessert mystère.
— Après le concert, dit-elle.
Tout le monde accepta.
Tout le monde, sauf Sgr A.
Sgr A regardait alternativement Jill et Lydia.
— Je ne comprends pas, dit-il. Vous chantez ou vous mangez ?
— Les deux, répondit Lydia.
— Ah. C’est donc binaire.
Personne ne sut très bien ce qu’il voulait dire, mais tout le monde trouva cela très subtil.
Béa, qui jusque-là n’avait rien dit, prit alors la parole :
— De toute façon, votre organisation est complètement arbitraire.
— Arbitraire ? s’indigna François. J’ai pourtant tout prévu !
— Justement, répondit Béa. C’est bien le problème.
Un silence suivit.
Puis Lydia posa son dessert sur la table.
Tout le monde se précipita.
François regarda son inventaire.
Solitaire : Ecrisdelle.
Corsaire : Lilou.
Vert : Catherine.
Littéraire : Marie-Sylvie.
Concert : Jill.
Anniversaire : Maria.
Dessert : Lydia.
Binaire : Sgr A.
Arbitraire : Béa.
Il contempla sa liste avec satisfaction.
Il ne manquait plus qu’une chose.
Il prit son stylo et ajouta :
Inventaire : François.
Puis il goûta le dessert.
Et déclara que, finalement, l’inventaire pouvait attendre demain.
Catégorie : Les plumes d’Aspho chez Soène
Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 9- juin
Le Gourou, le Hibou et le Petit Voyou
Dans la forêt de grands bambous,
L’ambiance était au courroux.
Un hibou, adepte du vaudou,
Criait : « Qui a volé mes roudoudous ? »
Il était fort jaloux, le hibou,
De voir son voisin, le grand pingouin gourou,
Qui portait fièrement un bijou
À faire pâlir le plus noble hibou.
C’est alors qu’un petit voyou,
Un raton laveur, malin comme un pou,
Surgit du fourré, avec son air de chou,
Un roudoudou en main : « Je n’ai fait aucun trou ! »
L’hibou, perplexe, fronça les sourcils,
Le pingouin gourou réajusta ses lunettes de soleil,
Pendant que le petit voyou, avec son sourire de chou,
Dégustait son butin, loin des bambous.
Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 8- mai
Chronique d’un dimanche de « génie »
Une petite tranche de vie rocambolesque où la poésie du XVIIIe siècle se cogne joyeusement au monde moderne.
Tout commença par un marivaudage numérique sur une application de rencontre. J’essayais de séduire une certaine « Éléonore » avec l’esprit d’un courtisan, mais mon téléphone, d’un âge canonique, décida de rendre l’âme au moment crucial.
Face à l’écran noir, j’ai tenté un bidouillage de l’extrême : un trombone, un peu de gomme à mâcher et une prière. Mauvaise idée. Non seulement le téléphone n’a pas redémarré, mais il a commencé à fumer en émettant un petit sifflement sarcastique. Apparemment, la technologie n’est pas mon apanage.
J’ai donc dû me résoudre à utiliser l’ordinateur de mon grand-père, un véritable héritage de l’époque de la guerre froide, pour lui envoyer un message d’excuse. En attendant que la page se charge (à la vitesse d’un escargot asthmatique), j’ai observé le paysage par la fenêtre : un voisin tentait de garer sa caravane dans un espace plus petit qu’une boîte à chaussures. Spectacle fascinant.
Soudain, un personnage haut en couleur a surgi dans ma chambre : mon petit frère, déguisé en Yoda pour une raison qui m’échappe encore. D’un air solennel, il me lâcha ce vieil adage totalement déplacé :
« À l’œuvre, on connaît l’artisan, mais au court-circuit, on reconnaît le crétin. »
Puis, redevenant sage le temps d’une seconde, il me tendit son propre smartphone dernier cri. Résultat : j’ai pu conclure mon rendez-vous, mais Éléonore pense maintenant que je parle couramment le langage « Wesh » à cause de l’auto correcteur de mon frère.
La technologie, c’est vraiment un naufrage, peu importe l’époque.
Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 7- avril
La Tragédie du Gringalet
Sur le trottoir d’en face, un triste gringalet,
Fringuant comme un dimanche mais sec comme un valet,
Guettait avec ferveur une jeune coquette
Qui lissait ses cheveux, perchée sur sa cagette.
Elle avait l’œil malin et une longue couette,
Dessinant dans le soir une fine silhouette.
Lui, pauvre freluquet au costume étriqué,
Espérait un regard, un sourire piqué.
Mais soudain surgit l’ombre d’une camionnette,
Conduite par un type au profil de marionnette.
Il en sortit un mouflet, garnement de haut vol,
Qui glissa une savonnette au beau milieu du sol.
« Attention ! » cria l’un, mais le piège était prêt,
C’était l’entourloupette au succès garanti.
Notre amoureux glissa, fit un saut de forêt,
Et finit dans les choux, l’orgueil tout dévêtu.
La belle rit si fort qu’elle en perdit sa couette,
Laissant le freluquet… seul avec sa brouette.
Les plumes d’Asphodèle chez Soène – 6 – Mars
Virée d’Outre-Tombe
C’était un mardi, un jour de hasard total où tout a déraillé. Je marchais tranquillement quand j’ai vu débouler Marcel, mon voisin, au guidon de sa mobylette en ruine. Le type se prend pour un motard de l’apocalypse alors que son engin fait le bruit d’un mixeur en fin de vie.
Derrière lui, attaché avec de la ficelle de rôti, suivait un corbillard qu’il avait racheté aux enchères pour « faire des économies de déménagement ». À l’intérieur, pas de cercueil, mais son clébard, un bouledogue asthmatique nommé « Pompon », qui affichait une mine blafarde à force de respirer les gaz d’échappement.
Soudain, Marcel pile sec devant une boulangerie. — « Alors, on est en tard pour le goûter ? » lui ai-je lancé avec l’esprit d’un type qui n’a rien d’autre à faire. — « Tais-toi ! » a-t-il hurlé. « On m’a dit qu’ils vendaient une tarte à la crème capable de guérir la calvitie ! »
J’ai soupiré. Encore un bobard dégoté sur un forum obscur. Mais Marcel n’en a cure : il s’en tamponne le coquillard de la logique. Il est entré dans la boutique avec autant d’égard pour la file d’attente qu’un taureau dans un magasin de porcelaine, bousculant trois mémés et un livreur de journaux.
Cinq minutes plus tard, il ressortait, triomphant, une pâtisserie à la main, prêt à conquérir le monde… ou au moins à repeindre l’intérieur de son véhicule funéraire.
Les plumes d’Asphodèle chez Soène 2
Pardon pour le retard j’ai eu une journée très chargée et j’ai oublié de programmer.
Le poème des attitudes
Dans un club plein d’initiative,
On voulait être plus coopératif,
Mais Paul devint vite agressif,
Et Léa resta là, dubitative.
Jean, d’un regard admiratif,
Fixait Mireille, lascive, pensif.
Elle soupira d’un ton passif :
— Quelle étrange tentative !
Le chef, d’un air définitif,
Déclara : « Stop à ce collectif !
Trop d’émotions, trop de pif,
C’est fatigant, c’est explosif ! »
Et depuis, dans ce coin coopératif,
On médite en silence… passif-agressif.
Avec le sourire

